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Colas Meulien /published in tofu#1

Des yeux en suspension sur fond psychédélique trash; des couleurs agressives étalées sur des collages chaotiques; des images polychromes et baveuses imprénées de divers jus colorés plus ou moins morveux. YMCB n’est pas un catalogue des oeuvres de Shinro Ohtake; il n’y a pas de texte ni de bordure autour des images, juste 144 pages pleines d’images imprimées en Yellow, Magenta, Cyanogène, et Black (32 pages sont en noir, blanc et argent). Pour réaliser ce livre, l’artiste japonais a puisé parmi ses ‘scrapbook’, albums de collage et cahiers de voyage qu’il réalise sans interruption depuis 1978.

A l’age de 23 ans, Shinro Ohtake part à Londres où il rencontre David Hockney, alors son peintre favori. Après une année d’errance européenne, il rentre finir ses études à l’université d’art de Musashino. Ses peintures sont “pop art” version 80’s, un peu rock mais sans caractère. Il respecte les tendances, repique selon les modes, à l’exotisme africain, aux graffiti raturés...

A partir de 1985, il explore des zones plus sombres, moins figuratives. La matière devient plus subtile, moins lisse. Ses toiles en Gris-Brun-Noir s’agrémentent parfois d’une bande son tendue entre le tableau et un magnétophone. Ohtake devient un véritable artiste international, expose à Londres et à Paris. Rezvany, le critique du Nouveau Réalisme, le repère.

A la fin des années 80 débute la série des Retinas, de grands formats en papier photosensible arrosés de jus pâles, balafrés de ruban adhésif, pansés de bouts de plastique. Ce travail aux qualités plastiques indéniables reste cependant dans les normes de l’artistiquement correct, trop normal pour mes yeux pervers.

Installé sur Shikoku, une île le proche d’Osaka, depuis 1988 Ohtake récupère sur un chantier naval les empreintes permettant de mouler la coque des bateaux en résine qu’il présente tel des ready-made, sans les retravailler. Ces gros volumes synthétiques, tout en courbes, blanchâtres, dégagent une poésie agréable mais encore bien conventionnelle.
Au cours des années 90, Ohtake travaille de plus en plus à partir de ses scrapbooks, qu’il n’a jamais cesséde produire. Il agrandit ses collages à l’imprimante jet d’encre qu’il retravaille à l’acrylique. La couleur réapparaît, Ohtake semble oublier le bon goût arty et n’hésite plus à montrer ses images les plus tordues ou psychédéliques.

A l’approche de la quarantaine, Ohtake rajeuni: “I don’t get to talk to that many young people, but judging from the ones I have talked to, I get the feeling they’re hungry for more mysterious, enigmatic, crazy stuff.” (tiré de son catalogue Printing/painting.) Il se tient à l’écoute de la jeunesse sauvage. En 1995 il rencontre Eye, le mentor de cette agitation juvénile. Si l’artiste avait déjà travaillé comme illustrateur pour les rockers de Material ou Ryuichi Sakamoto, sa collaboration avec le rocher des Boredoms prendra une autre dimension. Ensemble ils enregistrent deux CD, échangent et mélangent leurs collages et sortent un bouquin de comix faxé, Donkedelic’en donnent à coeur joie, du vrai travail de débiles mentaux. Punk ? Art brut? TOTAL QUESTION, disent-ils. Précisons Trash Psychédélique. Excellent en tous cas, tout autant que le livret de 40 pages qui accompagne Pipeline, le CD que les deux allumés enregistrent sur un pauvre 4 pistes dans l’’Ohtake. Ces gentils Puzzle Punks bidouillent des chansonnettes déglinguées mais pas méchantes. Ce disque comporte 24 hits interprètés par 24 groupes (à chaque fois S.O. et Eye) dont Ha Ha Ha qui interprète Join the Ha Ha Ha Army, In chante Out, Tom Mind joue Where is My Mind. Ils font de la musique comme ils dessinent, le plus spontanément possible, avec un goût particulier pour les accidents.

Jean Dubuffet avait déjà entrevu les similitudes entre les sons et les images, Puzzle Punks rendent hommage à ses Expériences Musicales en faisant pire, en expérimentant plus loin. Il ne s’agit néanmoins pas de musique extrême, sinon extrêmement ludique. Toujours prolixe, Eye enregistre la même année (96) quelques disques avec les Boredoms, Hanatarash, ainsi qu’un coffret de 100 CD de duos avec John Zorn enregistrés en Chine, mixe de la trance techno, expose en compagnie des G-Men/ Tycoon Graphics, les graphistes les plus demandés du moment et retrouve son ami Ohtake pour un deuxième disque: BuduB. Time Bomb, le label d’Osaka qui sort la chose en profite pour ressortir 4 albums de 19 (se prononce JUKE) enregistrés entre 80 et 82 par Ohtake et ses amis de l’époque. Le résultat est navrant, on en viendrait à regretter la faible qualité de l’enregistrement alors que cela fait la fraîcheur de Puzzle Punks. La fade bouillie indus improvisée de 19 ne vaut que comme document sonore d’une époque où les musiques de travioles japonaises ne s’exportaient pratiquement pas.

YMCB est la version légère de l’épais Atlanta 1945+50. 150 passages offset ainsi que de la sérigraphie furent nécessaires à la réalisation de l’objet. Il y a d’ailleurs des images communes aux deux livres. Ces collages rappellent Merzbow de Kurt Schwitters qui ramassait des trucs dans la rue pour les accumuler sans fin. Ohtake se refuse à toute interprétation, l’accumulation d’images idiotes est idiote. Les couleurs irradiantes, la bêtise des images et l’habile déconstructivisme de l’artiste créent un flux hétérogène à apprécier béatement, tel un rayon de soleil. Dans ce magma coloré, des pages très simples et aérées contrastent avec d’autres plus baroques. Les matières sont trop épaisses pour que les images soient kitsch. Bien que luxueux ces livres restent sauvages, hallucinants.

Quarante ans et toutes ses dents, Ohtake est plus frais que jamais. Contrairement à la plupart de ses collègues artistes, le succès ne l’empêche pas de se remettre en cause, de changer. Peut être est-ce dû au fait qu’au Japon un artiste ne peut pas compter sur les institutions culturelles pour vivre tranquillement une fois reconnu. Lorsque le bizarre trash polychrome ne sera plus à la mode, Ohtake trouvera certainement autre chose à faire.